Bandeau site Politproductions

Alain à l'usage des petits et des grands enfants qui nous gouvernent...

Portrait de Bachibouzouk
Le philosophe Alain (Emile Chartier)

... et qui ne savent, ni les uns ni bien souvent les autres, ce qu'est le travail alors même qu’ils n’ont que lui à la bouche. Bachi

« L’enfant vit dans un monde de miracles, et par une continuelle incantation. Il demande, il prie, il persuade c’est ainsi qu’il obtient ; tel est son travail propre ; voilà comment il gagne sa vie. Il le faut bien. L’enfant ne peut pas vivre de son travail ; il ne conquiert pas sur les choses ; il ne fait que jouer avec les choses. En revanche il prend au sérieux les hommes, et même trop ; d’eux toute sûreté et toute nourriture. Il s’agit de leur plaire ; mériter c’est plaire. On dit très bien que nos réelles idées nous viennent de notre propre expérience ; mais on ne considère pas assez que nos premières expériences sont de trompeuses expériences. Il n’est pas vrai que la tâche de l’homme soit de demander et d’obtenir. Ce qu’on obtient par grâce, ce qui circule de l’un à l’autre, serait comme néant si le travail s’arrêtait seulement un jour. La condition réelle de l’existence humaine est une lutte continuelle contre les choses et contre les bêtes. C’est une chasse, une culture, une construction, un transport à grand’peine, travaux qu’il faut toujours recommencer, parce que l’homme consomme et use, et parce que la nature vient toujours à l’assaut.

Cette dure nécessité, l’enfant ne peut en former l’idée. Aussi cette idée n’est point dans les contes, où au contraire les palais, les diamants et les fruits naissent d’un coup de baguette et disparaissent de même. Tout dépend des paroles magiques et des puissances magiques. Aladin est soudainement riche par sa lampe. Or ces premières leçons, ces leçons menteuses, je suis bien sûr que tout homme les a reçues, dans le temps qu’on le portait à bras. Mais la leçon redressante, celle qui vient du travail réel, celle qui fait sentir le poids, la résistance, le frottement, la fatigue, et le prix du temps, je sais bien que tous les hommes ne l’ont pas apprise. Il y a de grands enfants. Nous sommes gouvernés par de grands enfants. Les ridicules et emphatiques leçons de sagesse nous viennent d’hommes qui n’ont pas mûri, qui ne savent rien. Cette puérilité explique assez bien les maux humains. Nos sages montent dans un train de luxe, munis d’un permis qu’ils ont obtenu par gentillesse, comme font les enfants. Cependant les cheminots bourrent le caillou et changent les rails ; le forgeron martelle ; le mineur creuse. Mais qui pense à cela ? Il ne s’agit que d’obtenir une place dans le Pullmann ; il n’en coûte qu’un sourire, ou une flatterie, ou un article de journal. Monnaie de singe, comme on dit énergiquement.

Or ces grands enfants se disent administrateurs, juristes, arbitres en toutes choses. Ils sont fidèles, dévoués, honnêtes à leur manière. Ils ne prennent point ; seulement ils reçoivent, sont reconnaissants et se croient quittes. Et en effet on ne demande rien de plus aux enfants. Mais un homme doit savoir ce que c’est que l’argent, l’achat, l’échange. Il ne peut recevoir un chèque comme il recevrait un bouquet. Or, aux yeux du grand enfant, tout est grâce, tout est cadeau. La richesse s’extrait des riches comme d’une carrière ; et non par la pioche, mais par les paroles. D’où vient cette richesse, quelle en est la source première, combien de coups de pioche réels dans un billet de mille francs, ce sont des questions qui ne viennent jamais à l’esprit de nos grands enfants. Ils demandent, ils plaisent, ils obtiennent ; leur pensée ne va pas plus loin. Ainsi la politesse, la générosité, les grâces du cœur, et enfin tous les fruits de la bonne éducation ne les préservent nullement de voler sans s’en apercevoir ; cela dépend de l’occasion, et non pas d’eux. Aladin frotte sa lampe ; et admirez dans la fiction ce souvenir du travail ménager, dont l’enfant est témoin, et qui lui semble un jeu ; Aladin frotte sa lampe, et se procure ainsi toutes sortes de biens. À qui fait-il tort ? je vous le demande. »

Alain (Émile Chartier), Propos d’économique (1934), XXXVIII : L’enfant vit dans un monde (10 mars 1931).


Image : Alain


Commentaires

De l'infantilisme chez le bourgeois et le prolétaire

À lire un excellent article sur cette problématique d'Alain qui est aussi pour partie celle de Politproductions, car ce dont il y va au fond – du moins chez les grands enfants qui nous gouvernent comme chez ceux qu'ils exploitent et qui ne sont pas non plus dépourvus de tout infantilisme –, c'est la division de l'activité intellectuelle et de la production matérielle.