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Pourquoi et comment (re)lire «Le Capital» aujourd'hui?

Publicité pour "Le Capital" de Marx (parue dans "Le Drapeau rouge", le "Journal du Peuple" de Michel Morphy) à l'époque de sa vente par livraisons.

 

 

Nous publions une communication qu’Alain Bihr, Professeur émérite de sociologie, a prononcée le 25 janvier 2012 à la maison des syndicats du campus de Jussieu, à l’invitation de Michel Gruselle, responsable de « Communistes Université Recherche », qui ce jour-là avait organisé un débat sur la lecture du Capital : «Comment et pourquoi (re)lire le Capital aujourd’hui?»

 

Alain Bihr est l’auteur de plusieurs ouvrages sur Le Capital :

 
La logique méconnue du Capital, Éditions Page 2, Lausanne 2010
La préhistoire du Capital, Éditions Page 2, Lausanne 2006
La reproduction du Capital, Éditions Page 2, Lausanne 2001

 

On peut également l'écouter et le voir dans cette passionnante conférence sur le fétichisme :

 

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Télécharger le texte de la communication d'Alain Bihr au format pdf ou le lire ci-dessous:

 

«POURQUOI ET COMMENT

(RE)LIRE LE CAPITAL

AUJOURD’HUI ?

 

Introduction

• Remerciements pour l’invitation.

• Annonce du plan de ma conférence. Justification de son allure paradoxale.

 

 

I. COMMENT (RE)LIRE LE CAPITAL ?

Présentation de la manière dont j’ai moi-même abordé Le Capital

 

1. Lire directement Le Capital comme tel sans passer préalablement par des commentaires.

 

Parce que :

• Les commentaires ne dispensent en définitive jamais de la lecture directe et s’avèrent donc au mieux, le plus souvent, inutiles.

• La plupart des commentaires abordent l’œuvre d’une manière discutable (cf. les points suivants) et véhiculent même des erreurs, quelquefois grossières. Ils sont donc pour la plupart nuisibles.

• Quelques commentaires sont cependant excellents et serviront à éclairer l’œuvre. Mais l’assimilation de leur apport présuppose la connaissance (donc la lecture) préalable de l’œuvre.

• Comme toute grande œuvre – et elle fait partie des plus grandes –, l’œuvre de Marx continue de recéler des richesses inattendues parce que non encore décelées ou négligées par les commentaires antérieurs – y compris les meilleurs. Lire directement l’œuvre, c’est être assuré d’y faire des découvertes. 

• Tout au plus peut-on tenter de s’appuyer sur des présentations du Capital qui se présentent comme des guides de lecture. Cf. ma Logique méconnue du « Capital ». Mais il faut se méfier des guides qui quelquefois vous égarent ou se contentent de vous faire parcourir des chemins par trop balisés et parcourus. Il faut savoir ne pas suivre le guide et s’écarter des chemins recommandés.

 

 

 2. Lire tout Le Capital et non pas seulement des morceaux choisis ou des parties de l’œuvre.

 

Très longtemps, notamment à l’intérieur des organisations se réclamant du marxisme (et ce dès la IIe Internationale) :

 

• soit on a saucissonné (découpé) le Capital en en extrayant des morceaux choisis (présentés comme des morceaux de choix) : la formation de la plus- value absolue (la section III du Livre I), la théorie de l’accumulation et de la formation de la surpopulation relative (chapitre XXV du Livre I), l’analyse de la soi-disant accumulation primitive (section VIII du Livre I), l’exposé de la baisse tendancielle du taux de profit (section III du Livre III) ;

• soit on a réduit le Capital à son seul Livre I, comme s’il en condensait l’essentiel, du moins du point de vue des militants (notamment l’exposé des modalités de l’exploitation du travail sous le régime du salariat). Les trois autres livres étaient passés sous silence (sauf éventuellement la section III du Livre III) ; le Livre II en particulier était considéré comme ne traitant que de questions techniques ne pouvant intéresser que des économistes de formation (en particulier dans sa section III) ; quant au Livre IV, on n'en mentionnait même pas l’existence (plus exactement le projet).

 

En procédant de la sorte

 

• On méconnaît et on masque que Le Capital a été conçu et réalisé par Marx comme une totalité théorique tentant de rendre compte d’une totalité pratique (historique) : le mode capitaliste de production. Marx le dit clairement : les trois premiers livres du Capital forment « un tout artistique » et même « un ensemble ordonné dialectiquement »[1]. Par conséquent :

• Saucissonner Le Capital ou la réduire à une seule de ses parties, c’est nécessairement le défigurer et le dénaturer. Que penserait-on d’une étude de l’œuvre de Picasso qui se contenterait de présenter des fragments de ces différentes toiles ou d’une étude de l’œuvre de Victor Hugo réduite à des morceaux choisis ? On se condamnerait de la sorte à faire du Lagarde et Michard.

• Bien pire, perdre de vue l’unité de l’œuvre, en rompant son fil conducteur, en brisant ainsi les articulations entre les différents parties, c’est rendre littéralement incompréhensible certains développements. Par exemple, impossible de comprendre quoi que ce soit aux concept de profit et de taux de profit en escamotant les développements du Livre II, notamment l’introduction de la notion de frais de circulation du capital ainsi que de la différenciation entre capital fixe et capital circulant.

 

 

3. Lire Le Capital en tentant de ressaisir sa logique (son fil conducteur).

 

Cette logique, Marx l’a lui-même définie dans un passage célèbre des Manuscrits de 1857-1858 (les fameux Grundrisse), plus exactement dans le fragment de ces manuscrits connus sous le nom d’ « Introduction à la critique de l’économie politique ». Après avoir distingué entre la démarche d’analyse par laquelle la pensée dégage et s’approprie les différents éléments de la réalité et la démarche d’exposition méthodique des résultats de cette analyse, il définit cette dernière en ces termes :

 

« (...) la méthode qui consiste à s’élever de l’abstrait au concret est, pour la pensée, la manière de s’approprier le concret, de le reproduire sous la forme du concret pensé. »[2]

 

« S’élever de l’abstrait au concret » ? La formule peut se comprendre de différentes manières qui ne s’excluent d’ailleurs pas mais s’emboîtent, chacune approfondissant la précédente :

 

• Passer de l’analyse des parties à celle du tout. Après avoir analysé séparément (donc abstraitement) les deux moments dont se compose le procès cyclique de reproduction du capital comme rapport social, le procès de production (Livre I) puis le procès de circulation (Livre II), Marx passe à l’analyse de leur unité (entrelacement de la circulation et de la production). Ou encore : après avoir analysé comment se forme (Livre I) et se réalise (Livre II) la plus-value, Marx analyse la manière dont elle se transforme en se décomposant en profit, profit moyen, profit industriel et profit marchand, profit d’entreprise, intérêt et rente foncière. 

• Passer de la forme générale du capital à ses formes particulières (capital industriel, capital commercial, capital financier).

• Passer de l’essence (la réalité) à l’apparence, des lois aux phénomènes : de la structure du rapport capitaliste de production à la manière dont cette structure se reflète et s’accomplit dans et par les représentations et les actions des différents acteurs socio-économiques sous l’effet de la concurrence et du fétichisme.

• (Mon interprétation). En remarquant que le point de départ du Capital est la catégorie de valeur comprise comme forme du travail social, Le Capital peut se comprendre comme une sorte de phénoménologie de la valeur au cours de laquelle Marx analyse l’autonomisation progressive de la valeur, depuis sa forme la plus simple, la plus immédiate, la plus exotérique (et donc la moins énigmatique) jusqu’à ces formes plus médiates (les plus médiatisées) et les plus ésotériques (les plus incompréhensibles en apparence, les plus fétichistes) comme le profit, le profit moyen, l’intérêt, le capital fictif, la rente, etc.

 

 

4. Simultanément et au rebours de ce qui vient d’être dit sur le caractère de totalité méthodiquement ordonnée du Capital, il faut lire ce dernier comme une œuvre inachevée

 

 a) Rappel des grands moments du trajet théorique au terme duquel a été conçu et réalisé Le Capital.

 

1857-1858. Rédaction par Marx d’un ensemble de manuscrits constituant sa première tentative d’une « Critique de l’économie politique » (je reviendrai sur le sens de cette expression) qui ne sera publié que longtemps après sa mort (en 1939, première traduction française 1967) sous le titre de Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie (Fondements de la critique de l’économie politique). Marx passera rapidement à la publication de ce qui devait en être les deux premiers chapitres sous forme de la Critique de l’économie politique (1859).

1861-1863 : rédaction par Marx de vingt-trois cahiers développant en principe le troisième chapitre de sa Critique de l’économie politique. C’est au cours de cette rédaction que naît le projet de ce qui va devenir Le Capital, avec pour sous-titre « Critique de l’économie politique ». 

1863-1865 : rédaction par Marx de la version primitive du Capital sous forme d’un nouvel ensemble de manuscrits.

1865-1866 : rédaction par Marx du premier Livre du Capital qui paraît en Hambourg en 1867.

1868-1870 et 1877-1880, plusieurs rédactions partielles ou totales par Marx de ce qui devait devenir le Livre II du Capital mais que la mort l’empêche d’achever.

1885 : édition par Engels de ce qui connu comme le Livre II du Capital, composé d’un découpage et montage opéré à partir des différents manuscrits précédents (celui de 1863-1865, ceux de 1868-1870 et ceux de 1877-1880).

1894 : édition par Engels de ce qui est connu comme le Livre III du Capital, à partir d’un découpage et montage opéré sur le manuscrit de 1863-1865 et d’ajouts propres à Engels.

1905-1910 : édition par Karl Kautsky du passage central des manuscrits de 1861-1863 sous le titre de Théories sur la plus-value et le sous-titre de Livre IV du Capital.

 Donc Le Capital tel que nous le connaissons est un ensemble hétérogène de textes datant d’époques différentes et d’élaborations successives, avec cet élément paradoxal que plus on avance dans l’ordre logique de l’exposition, plus on régresse dans l’ordre chronologique de la rédaction des textes présentés.

 

b) De plus, au cours du trajet précédent, le projet de Marx s’est modifié. Au départ, sous le titre de Critique de l’économie politique, il entend un vaste projet visant ni plus ni moins que la totalité du mode capitaliste de production. C’est ce dont rend encore compte le passage suivant de la préface de la Contribution à la critique de l’économie politique :

 

« J'examine le système de l'économie bourgeoise dans l'ordre suivant : capital, propriété foncière, travail salarié ; Etat, commerce extérieur, marché mondial. »[3]

 

Or, dans le cours de la rédaction des manuscrits de 1861-1863, le projet se réduit à la seule des premières catégories précédentes, celle du capital.

 

« C'est la suite du fascicule I [la Contribution à la critique de l’économie politique], mais l'ouvrage paraîtra séparément sous le titre Le Capital, et ‘Contribution à la critique de l'économie politique’ ne figurera qu'en sous-titre. En fait, l'ouvrage n'englobe que ce qui devait constituer le troisième chapitre de la première partie : ‘Le capital en général’. N'y est donc pas incluse la concurrence des capitaux ni le crédit. Ce volume contient ce que les Anglais appellent the Principles of Political Economy. C'est (avec la première partie) la quintessence et le développement de ce qui va suivre pourrait facilement être réalisé par d'autres, sur la base de ce que j'ai déjà écrit (à l'exception peut-être du rapport entre les diverses formes de l'Etat et les diverses structures économiques). »[4]

 

c) Ainsi, tel que nous le connaissons, Le Capital résulte d’un double inachèvement :

 

• D’une part, de l’inachèvement du projet originel d’une critique de l’économie politique englobant l’ensemble de l’analyse du mode de production capitaliste, depuis sa structure (la triade : capital, propriété foncière, travail salarié) jusqu’au marché mondial en passant par l’Etat et les relations internationales, projet abandonné au profit d’un autre, plus restreint, portant sur la seule catégorie de capital.

• D’autre part, de l’inachèvement de ce second projet lui-même dont Marx n’est pas parvenu à bout et que Engels n’a qu’imparfaitement rempli, en tentant d’en pallier l’inachèvement (de manière partielle et partiale) plutôt que de publier les manuscrits de Marx en l’état d’inachèvement dans lequel il les a trouvés.

 

Qu’en conclure quant à la manière de (re)lire Le Capital ? Qu’il nous faut le lire en tenant compte de l’ensemble des manuscrits qui l’ont précédé, préparé et dont il ne constitue qu’une partie. Ce qui signifie aussi qu’on ne pourra le lire parfaitement que le jour où nous serons en possession de l’ensemble de ces manuscrits, ce qui n’est pas encore le cas mais sera réalisé (en principe) par la MEGA en cours de publication. Pourquoi ?

 

• D’une part, parce que ces manuscrits gardent trace du premier projet de critique de l’économie politique et comprend sûrement quelques bribes ou éléments de développement de ce projet.

• D’autre part, parce que ces manuscrits gardent trace des hésitations de Marx sur un certain nombre de points importants que Engels a cru devoir escamoter pour donner un tour plus parfait (plus systématique) au Capital.

 

À coup sûr, la publication de ces manuscrits nous réservent quelques surprises, qui ne peuvent qu’être bonnes en définitive, en tant qu’elles nous obligeront à complexifier notre compréhension du projet et du trajet marxiens, donc du Capital qui n’en est qu’un, moment.

 

5. Enfin, il faut lire Le Capital sans oublier son sous-titre : « Critique de l’économie politique ». Car nous venons de voir que tel est l’intitulé du projet d’ensemble de Marx dont Le Capital n’exécute qu’une partie. C’est donc lui qui en fixe le sens.

Mais que faut-il entendre par « critique de l’économie politique » ? Je pense qu’on peut et doit lui donner au moins trois sens différents :

 

a) La critique des insuffisances de l’économie politique comme science positive, la critique des économistes. C’est le sens le plus superficiel mais il est bien présent dans Le Capital comme dans tous les manuscrits qui l’ont précédé et préparé. Pour preuve, les nombreux passages consacrés à cette critique dans les trois premiers Livres et, surtout, le projet du Livre IV se proposant une critique méthodique de l’ensemble de l’économie politique depuis ses origines. Dans l’ensemble de ces passages, la critique marxienne effectue un double mouvement :

 

• D’une part, tout en tirant parti de leurs acquis, il met en évidence leurs lacunes, leurs insuffisances, leurs erreurs théoriques en même temps que leurs illusions idéologiques qui tiennent toutes en définitive à leur fétichisme économique conduisant à la naturalisation et à l’éternisation des rapports capitalistes de production.

• D’autre part, il se propose de dépasser leurs limites, donc en un sens de parachever la science économique comme connaissance positive du procès global de la production capitaliste. Ainsi affirme-t-il dans la préface à la première édition allemande du premier Livre du Capital que « le but final de cet ouvrage est de dévoiler la loi économique du mouvement de la société moderne ». Ce qu’il a fait en dégageant la loi de la valeur, la loi d'accumulation, la loi d'équilibre des échanges entre sections productives, la loi de formation d'un taux de profit moyen, la loi de baisse tendancielle du profit moyen, etc.

 

b) La critique du capitalisme comme « monde à l’envers ». Par delà la science économique, la critique marxienne s’en prend à la réalité même qui en est l’objet, c’est-à-dire aux rapports capitalistes de production et au mode de production capitaliste dans son ensemble qui se constitue sur la base de ces rapports. Autrement dit, par delà l’économie politique comme représentation, Marx s’en prend à l’économie politique comme monde : aux rapports capitalistes de production structurant le monde contemporain.

Si l’on avait à résumer en une seule formule la critique marxienne de l’économie politique comme monde, autrement sa critique de l’univers capitaliste, on pourrait dire qu’il dénonce en lui un monde à l’envers, c’est-à-dire :

 

• un monde dans lequel les producteurs sont dominés par leurs propres produits autonomisés (sous forme de marchandises, d’argent et de capital),

• un monde dans lequel les hommes sont donc gouvernés donc par des choses (par des rapports sociaux réifiés) qui résultent pourtant de leurs propres activités ;

• bien plus : un monde dans lequel les hommes sont sacrifiés à la survie de ces choses fétichisées, érigées en idoles barbares et sanguinaires qui n’hésitent pas à vouer les hommes à la misère et à la mort pour perpétuer leur propre règne.

 

c) Le projet de la fin de l’économie comme monde de la nécessité et de la rareté. Le but ultime de la critique marxienne est de montrer que, sous une forme certes contradictoire, dans le cadre des rapports capitalistes de production, s’accumulent aussi les conditions objectives (sous forme de forces productives matérielles) mais aussi subjectives (sous forme de forces sociales) rendant possible un autre monde. Autrement dit, à ses yeux, la dynamique même de l’économie capitaliste crée les conditions de possibilité :

 

• non seulement du renversement de ce monde à l’envers qu’est l’univers capitaliste, par la réappropriation par les hommes de leurs conditions sociales d’existence, par la constitution d’une société reposant sur la « libre association des producteurs » ;

• mais encore et du même coup, plus fondamentalement, du dépassement de toute économie : de l'abolition du règne de la nécessité et de la rareté qui fondent l’univers économique et, avec elles, de la « lutte pour la vie », de l'accès à l'abondance et à la liberté définie notamment par la fin du travail (par la réduction au minimum de la durée du travail nécessaire).

 

Possibilités dont la pleine actualisation supposait, selon Marx, une révolution et l'avènement d'un nouveau mode de production, le communisme. La démonstration de la possibilité du communisme, tel est le sens final de la critique marxienne de l’économie politique. Il faut donc lire Le Capital comme un prolongement du Manifeste du parti communiste.

 

 

II. POURQUOI (RE)LIRE LE CAPITAL ?

 

Je serai beaucoup plus bref dans l’examen de cette seconde question. Tout simplement parce que les éléments de réponse en sont beaucoup plus évidents. A mes yeux, ils se réduisent, pour l’essentiel, aux deux suivants.

 

1. Le Capital reste une œuvre à (re)découvrir. J’espère que les développements précédents vous en auront largement convaincu en vous indiquant précisément :

 

• d’une part, les raisons qui me font penser que Le Capital demeure, près d’un siècle et demi après sa conception, sinon une terra incognita du moins une terra miscognita ;

• d’autre part, les conditions auxquelles nous pouvons nous proposer de nous approprier sa richesse potentielle, encore largement inexploitée, ainsi que les précautions dont nous devons nous entourer à cette fin.

 

2. Le Capital reste une œuvre actuelle et même plus actuelle que jamais. Et ce non seulement en dépit de son inachèvement mais, paradoxalement, pour partie grâce à son inachèvement.

 

a) En dépit de son inachèvement. Car Marx a su développer sa critique de l’économie politique suffisamment loin pour cerner la structure intangible du mode capitaliste de production et, partant, ses contradictoires structurelles, indépassables en tant que telles, même si, sous l’effet même de leur développement, elles prennent des formes sans cesse nouvelles :

 

• La contradiction entre la socialisation croissante du procès social de production (des forces productives de la société, du procès de travail, des moyens de production, etc.) et le caractère persistant de l’appropriation privative (de la propriété privée) des moyens de production et du produit social. Donc contradiction entre socialisation et privatisation.

• La contradiction entre le but de la production capitaliste (la valorisation maximale du capital, impliquant la réduction de la quantité de travail nécessaire et l’accroissement de la quantité de surtravail) et ses moyens (le développement intensif des forces productives = l’augmentation de la productivité du travail) qui conduit à réduire sans cesse la quantité de travail vivant (travail nécessaire et surtravail) par rapport à la quantité de travail mort dans lesquelles se matérialise le capital, ce qui dégrade sans cesse les conditions de valorisation du capital. Donc contradiction entre valorisation et dévalorisation du capital conduisant en définitive à détruire la valeur comme forme du travail social.

• La contradiction entre l’accumulation croissante des forces productives (des moyens sociaux de production de la richesse) et de la richesse sociale (les moyens collectifs et individuels de consommation) et l’expropriation d’une masse croissante d’individus de la propriété des moyens de production, de la maîtrise du procès de production et, en définitive, de tout moyen de consommation – ce qui correspond au processus de prolétarisation et, au sein de ce dernier, au processus de formation d’une surpopulation relative croissante, dont une part grandissante est vouée à la pauvreté, à la misère et à l’exclusion sociale. Donc contradiction entre enrichissement et appauvrissement : l’accumulation des conditions de la richesse engendrant simultanément l’accumulation des conditions de la pauvreté.

 

Il est à peine nécessaire de mentionner que ces contradictions sont plus actuelles que jamais, qu’elles sont au cœur même de la crise économique structurelle dans laquelle le capitalisme se débat depuis quatre décennies déjà (ce qui en fait la crise la plus longue de son histoire) mais qu’on la trouve tout aussi bien au cœur de la crise écologique globale dans laquelle le capitalisme a plongé l’humanité.

 

b) Grâce à son inachèvement. Précisément parce qu’il s’en tient à la structure du mode de production, à ses rapports sociaux fondamentaux (rapports de production, rapports de propriété, rapports de classes), Le Capital est tout particulièrement approprié à saisir le capitalisme d’aujourd’hui. Non pas que ce dernier le mode de production capitalisme ne se soit pas transformé depuis Marx selon un double mouvement :

 

• D’une part, élargissement de la base socio-spatiale du capitalisme jusqu’à englober aujourd’hui potentiellement la planète et l’humanité entières. Donc poursuite du devenir-monde du capitalisme entamé dès l’aube du capitalisme, en fait dès la phase finale de la transition du féodalisme au capitalisme.

• D’autre part, approfondissement de l’emprise du capitalisme (de ses rapports constitutifs) sur l’ensemble des sphères, domaines, champs de la praxis sociale pour les subordonner (plus ou moins directement) aux exigences de la reproduction de ces rapports, pour en faire des conditions même de leur reproduction. Autrement dit, poursuite du devenir-capitalisme du monde : de l’appropriation de la praxis sociale par le capital, supposant le bouleversement de l’immense legs historique de l’humanité et la production de formes et de contenus sociaux radicalement inédits.

 

Dans le cours de ce double mouvement, il s’est produit énormément de choses neuves, imprévues et d’ailleurs imprévisibles par Marx, déjouant pour partie les prévisions et attentes de Marx lui-même. Mais, pour l’essentiel, ce double mouvement n’a fait que réaliser le capitalisme :

 

• faire entrer dans la réalité socio-historique, avec toutes ses conséquences, la structure du mode de production telle que Marx l’avait décrit,

• et simultanément réduire toute la réalité sociale-historique à l’aune du capitalisme, produire littéralement une société intégralement et exclusivement capitaliste : une société purement capitaliste, un pur capitalisme.

 

C’est en ce sens que, en se limitant à fournir une épure du mode de production capitaliste, une analyse de sa pure structure, Le Capital est sans doute plus actuel aujourd’hui qu’il ne l’était au moment de sa conception et de sa rédaction inachevée par Marx.»

Alain Bihr

 



[1] Lettre de Marx à Engels du 31 juillet 1863, Lettres sur « Le Capital », Editions Sociales, 1964, page 148.

[2] Manuscrits de 1857-1858, Anthropos, 1967, tome 1, 30.

[3] Contribution à la critique de l’économie politique, Editions Sociales, 1957, page 3.

[4] Lettres sur « Le Capital », op. cit., page 130.

 

Commentaires

Conférence du Cercle Universitaire d’Études Marxistes*

En collaboration avec les ÉDITIONS DELGA et LE TEMPS DES CERISES

Le jeudi 19 septembre 2013 de 13h00 à 16h00

CONFÉRENCE du Professeur Samir Amin**

 Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise

Amphithéâtre Pasquier aux Cordeliers : 15 rue de l’école de médecine, 75006

Métro Odéon

Pour tout renseignement : michel.gruselle@orange.fr

* Le Cercle Universitaire d’Etudes Marxistes (CUEM) a pour objectif d’organiser des conférences ayant trait à l’actualité du marxisme. Nous le ferons tout au long de l’année universitaire en invitant des conférenciers traitant de sujets historiques et philosophiques d’un point de vue marxiste.

** Le Professeur Samir Amin a une formation économique et s’est attaché à comprendre l’histoire à l’aune des modes de production. Ces derniers ouvrages : « Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise » (Editions le temps des Cerises 2011) ; « L’implosion du capitalisme contemporain, printemps des peuples ? » (Editions Delga 2012) nous renvoient à cette question : peut-on faire l’économie d’un changement révolutionnaire de la société.

Portrait de Corpus

La crise européenne réveille le spectre de Karl Marx

http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/12/17/la-crise-europeenne-reveille-le-spectre-de-karl-marx_1620091_3260.html

17.12.11 | 14h09

 

Depuis la chute du mur de Berlin, on le croyait mort et enterré. Or la crise prolongée du capitalisme financier ne cesse de le ressusciter. "Marx est mort", clamait le philosophe Jean-Marie Benoist, en 1970. "Dieu est mort, Marx est mort et moi-même, je ne me sens pas très bien", ajoutait avec humour le cinéaste Woody Allen... Nietzsche nous avait prévenus : "Dieu est mort : mais, puisque sont ainsi faits les hommes, il y aura peut-être encore pendant des milliers d'années des cavernes où l'on montrera son ombre"...

 

Et voici que Karl Marx revient nous hanter. Ou plutôt nous éclairer. Car les communistes militants ne sont plus les seuls à en faire une boussole pour notre temps. Les néolibéraux s'en emparent aujourd'hui. Les essayistes Alain Minc ou Jacques Attali, peu connus pour avoir animé des stands prolétariens à la Fête de L'Humanité, lui ont consacré des analyses et biographies. Bien sûr, ceux-ci s'intéressent davantage au Marx qui fit l'apologie de la bourgeoisie et du libre-échange qu'au théoricien d'un monde où les classes sociales seraient abolies. Mais le fait qu'un journal comme Le Monde publie un hors-série intitulé Marx, l'irréductible (122 p. , 7,90 €) est un signe des temps. Car Marx est devenu un classique.

En effet, il est possible aujourd'hui de s'y référer sans être relégué du côté des affreux jojos du soviétisme, des amoureux des défilés militaires de la Corée du Nord ou des adeptes du stalinisme tropical. Car il convient de défendre Marx contre le marxisme. D'ailleurs le vieux Karl l'avait dit à la fin de sa vie : "Tout ce que je sais, c'est que je ne suis pas marxiste. " Bien sûr, les ambiguïtés de sa pensée ne sont pas levées, comme son économisme ou sa façon de réduire les droits de l'homme à la défense de "l'homme égoïste" de la société bourgeoise. Mais, dégagé de l'idéologie, Marx permet de penser nos temps de crises en série.

 

La critique du fétichisme financier est chez lui portée à son acmé. Exilé à Londres, il s'est beaucoup intéressé aux paniques financières de la City - en 1857, 1866 et 1873 - qui rappellent singulièrement les nôtres. Il a vu la manière dont est né "tout un système de filouterie et de fraude au sujet d'émission et de trafic de titres" bancaires mais aussi que, chez le rentier "l'argent acquiert la propriété de créer de la valeur tout aussi naturellement que le poirier porte des poires".

 

L'illusion politique

 

C'est en tout cas dans ce contexte qu'Actuel Marx fête ses 25 ans. Dans une correspondance avec le cofondateur de la revue Jacques Texier, l'historien François Furet explique que Marx n'est paradoxalement pas un penseur de l'égalité, mais qu'il cherche surtout à dévoiler "l'aliénation de l'homme moderne dans l'illusion politique".

 

Les contributions sont prestigieuses : André Gorz (sur l'écologie politique), Judith Butler (sur la violence d'Etat), Jacques Rancière (sur la politique de l'art), Axel Honneth (sur la philosophie sociale)... De son côté, le philosophe Etienne Balibar remarque que l'idée communiste n'est pas morte. Qu'il soit conçu selon lui comme "une alternative au populisme", ou qu'il prenne la forme d'une "démocratie radicale" (Chantal Mouffe), le communisme n'a donc pas disparu du vocabulaire de notre monde post-soviétique. La preuve : née aux éditions L'Harmattan en 1987 puis éditée aux Presses universitaires de France, Actuel Marx a gagné en âge et en légitimité.

 

Actuel Marx,

Avec Marx, 25 ans d'"Actuel Marx",

numéro spécial, PUF, octobre 2011, 224 p., 30 €.

Nicolas Truong


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