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Répression libéral-fasciste à l'École Normale Supérieure d'Ulm

Le philosophe. Gravure de G. L. Hertel, d'après Rembrandt (Cl. B.N.) - retouchée par Politproductions

           Le philosophe (Gravure de G. L. Hertel, d’après Rembrandt)

 

Monique Canto-Sperber, philosophe moraliste pro-libérale, est l’actuelle directrice de l’ENS, très controversée depuis sa nomination à ce poste en 2005. Elle a notamment suscité la polémique à l'hiver 2011 quand elle annula une conférence-débat sur le Proche-Orient puis refusa une réservation de salle demandée pour un autre débat sur la question israélo-palestinienne. Plus récemment elle s’en est prise à des élèves engagés aux côtés de contractuels (CDD) employés à la restauration et au ménage de l’École en grève pour leur titularisation qu'ils ont finalement obtenue au grand dam de Madame Canto-Sperber. À présent la Directrice purge son ressentiment dans la répression disciplinaire. Voici le compte rendu que donne de cette opération de police de l'esprit le site Communistes :

« École Normale Supérieure : la répression est inadmissible

AFP/UPI-Le 20 mai 1968, les étudiants en grève se rassemblent dans la cour intérieure de la Sorbonne occupée, devant les affiches de Mao Tse-Toung, Lénine et Karl Marx.

La directrice de l’École normale supérieure a convoqué devant le conseil de discipline de l’école, le 12 juillet, des élèves qui ont participé à la défense d’intérimaires qui se sont battus pour des CDI et qui ont obtenu satisfaction après plusieurs mois de lutte. Quel « crime » ont commis ces élèves? Ils ont soutenu le mouvement et l’ont aidé à gagner. Il faudrait plutôt que de les blâmer les féliciter pour leur courage et leur sens de l’Humanité. Mais au contraire de cela, les traîner devant un conseil de discipline, leur signifie que les « élites » de la Nation doivent être au service exclusif des puissants (lire du capital). Non, Madame la Directrice, tous les intellectuels ne sont pas des larbins au service des puissances d’argent et c’est là leur honneur ».

Pour Monique Canto-Sperber la future élite intellectuelle doit reproduire la position de ses aînées : se coucher devant le pouvoir du capital et rester muette sur les conditions socio-économiques de la misère moderne. Et pour cause ! L’élite telle qu’elle est ici « conçue » est appelée à constituer l’encadrement idéologique de l’État bourgeois au service de la production marchande. Qu’elle soit issue de l’Université ou de l’École, cette « élite » demeure aujourd’hui ce que Marx ou Nietzsche en avaient dit. Sa tâche est de justifier idéalement la soumission du peuple au gagne-pain tandis qu’elle ne peut espérer pour elle-même qu’un gagne-brioche. Et de s'abstenir de toute analyse de la situation concrète. Entendez le silence assourdissant de ses cadres sur la dépossession radicale de toute forme de souveraineté populaire, sur l’allongement de la durée du travail, sur la destruction des retraites, sur la montée de la misère sociale et économique, sur l’impossibilité même d’exister ou, selon l’expression de L’Idéologie allemande, sur la privation (et privatisation) de la manifestation de soi.

L’on comprend que le pouvoir ait choisi de nommer à la tête de Normale Sup une idéologue de la morale et des vertus sociales du libéralisme. Relisons Sur l’avenir de nos établissements d’enseignement : « “L’union de l’intelligence et de la propriété” que l’on pose en principe dans cette conception du monde [marchand] prend valeur d’exigence morale. ». C’est une autre conception de l’élite que Nietzsche avait à l’esprit lorsqu’il en appelait à l’insurrection d’une haute culture contre la « culture » de l’argent. Il faut également lire ou relire les pages que Gérard Granel a consacrées dans De l’Université à la proximité de Nietzsche et de Gramsci sur cette question[1].

Le combat à mener aujourd’hui contre toute division du travail en tant que principe de l’aliénation et de l’exploitation, et d'abord contre sa forme « archaïque », la division du travail matériel et intellectuel, ne peut certes plus trouver sa fin dans la collectivisation des moyens de production ni dans la seule défense des intérêts des salariés. « Communistes » l’a-t-il compris ? Et sans doute la recherche d’une autre issue est-elle à reprendre à partir des pistes frayées par Marx et Gramsci au-delà de cette appropriation collective. Cependant cette recherche n'interdit pas mais bien plutôt exige que « l’élite » en formation rejette la tâche de domination et de massification des populations à laquelle on la voue.

Il faut par conséquent rendre hommage à l’élan de générosité des élèves de l’ENS à l’égard des employés précaires, « agents d'entretien » ou, comme on les appelle encore, « techniciens de surface », qui leur permettent d’étudier[2]. Il témoigne de cette communion entre les intellectuels et les « simples » dont Gramsci faisait la condition de l’unité organique de la théorie et de la pratique, soit le dépassement de l’idéologie au sens d’une pratique qui dénie son origine dans le travail et par là dénie au travail l'originarité culturelle, provoquant l’ascension divine de celle-ci et la descente aux enfers de celui-là. En d’autres termes, ceux de Gérard Granel, entré cacique à l'ENS en 1949, le « détachement du haut [culturel] par rapport au bas ne fait... que refléter la séparation moderne-bourgeoise d’une culture fondée sur l’impérialisme de l’ontologie formelle d’une part, et de toute finitude essentielle de l’expérience et de la pratique d’autre part » (De l'Université, T.E.R., 1982, p. 54).

L'École Normale Supérieure d'Ulm occupée par les employés contractuels en grève et les élèves le 13 avril 2011Dans la victoire que les intérimaires de l’ENS ont fini par remporter avec le soutien de ses élèves, il ne s'agit donc pas de saluer une « performance syndicale ». La lutte culturelle – en son sens noble qui est aussi son sens le plus authentiquement populaire – n'a pas pour vocation de secourir le salariat, du moins de le sauver en tant que salariat sinon de l’aider à se soulager de sa misère. Elle doit bien plutôt le combattre en tant que condition du capital et travailler à sa succession dans la pro-duction. Il faut cependant garder à l'esprit que c’est à la source du travail exploité (salariat, servage ou esclavage) que s’alimente, dans tous les sens du terme, la philosophie.

« La nature humaine ne se suffit pas pleinement à elle-même pour l'exercice de la contemplation... il faut aussi que le corps soit en bonne santé, qu'il reçoive de la nourriture et tous autres soins », écrivait Aristote dans l'Éthique à Nicomaque (X, 9), et l'on sait bien qui était chargé de dispenser ces soins. « Le premier venu, fût-ce un esclave, peut jouir des plaisirs du corps, tout autant que l'homme de la plus haute classe, alors que personne n'admet la participation d'un esclave au bonheur [de la contemplation], à moins de lui attribuer une existence humaine » (Ibidem, X, 7). Là est incontestablement la limite de l'éthique aristotélicienne, même si pour Aristote l'esclave devait moins son statut à la nature qu'à la condition de travailleur qui lui était imposée.

Mais si, comme Monique Canto-Sperber l'a soutenu, la vision moderne de l'éthique grecque est généralement biaisée par l'oubli de la dépendance niée de la philosophie à l'égard de ses conditions réelles d'existence, la critique proprement philosophique de cet artefact comme de cette négation ne peut être que le combat mené par les élèves fonctionnaires de la prestigieuse École Normale Supérieure aux côtés de ses salariés précaires. Bref, la directrice n'a rien compris et les élèves, eux, ont montré qu'ils avaient compris la nécessité de renverser le rapport traditionnel de l'activité théorétique non seulement au travail qui la sustente, mais – de façon plus vraie encore et d'une vérité méconnue par Althusser lui-même – à la praxis, renversement dont Gramsci, interprété par Gérard Granel, analyse ici le ratage historique dans la philosophie des Modernes :

« “l’organicité de la pensée et la solidité culturelle ne pouvaient avoir lieu qu’à la condition qu’entre les intellectuels et les simples se fût établie la même unité qui doit exister entre la théorie et la pratique, c’est à dire que si les intellectuels avaient été organiquement les intellectuels de ces masses, s’ils avaient par conséquent [en d’autres termes] élaboré et rendu cohérents les principes et les problèmes que ces masses posaient par leur activité pratique, constituant ainsi un bloc culturel et social.”

Phrase d’une grande importance parce qu’elle fait apparaître le matérialisme historique, en tant que théorie ou forme théorique propre au prolétariat, non pas tant comme le passage de la tradition philosophique à un autre élément, pour reprendre l’expression d’Althusser, qui serait l’élément de la science, que plutôt comme un tournant historique par lequel à la fois le prolétariat recueille la tradition de la philosophie occidentale et en même temps change — dans un changement d’élément, si on veut tout de même, mais dans un changement lui-même pratique — la source des problèmes et des questions de la culture et plus particulièrement de la philosophie, qui est conçue par Gramsci comme une sorte de caisse de résonance centrale de la culture, la source devenant ou devant devenir l’activité pratique des masses travailleuses elles-mêmes.

 “Ainsi se représentait”, continue le texte, “la même question déjà soulignée : un mouvement philosophique est-il tel seulement en tant qu’il s’applique à développer une culture spécialisée pour des groupes intellectuels restreints, ou au contraire est-il tel seulement dans la mesure où, dans le travail d’élaboration d’une pensée supérieure au sens commun et scientifiquement cohérente, il n’oublie jamais de rester au contact avec les “simples”, et où même c’est dans ce contact qu’il trouve la source des problèmes à étudier et à résoudre? C’est seulement par ce contact qu’une philosophie devient ‘historique’, qu’elle s’épure des éléments intellectualistes de nature individuelle, et qu’elle devient ‘vie’. […]

Une philosophie de la praxis ne peut que se présenter initialement dans une attitude polémique et critique, en tant que surmontement du mode de penser précédent et de la pensée existant de façon concrète (ou monde culturel existant).” » (Antonio Gramsci, Cahier de prison, cahier 11, traduit et commenté par Gérard Granel dans son Cours sur Gramsci, p. 64 et sv.).

Pour avoir par leur action fait vivre ces principes, et par là frappé au cœur la fabrique idéologique de l'École que même la « coupure althussérienne » n'était pas parvenue à entamer, pour avoir préféré le partage de la précarité à la poursuite tranquille de « hautes études » (dont la nécessité fut invoquée par Canto-Sperber pour faire évacuer manu militari l'École occupée depuis le 22 mars - date symbolique s'il en est), les apprentis normaliens méritent nos louanges et doivent être reconnues comme meilleurs philosophes que Monique Canto-Sperber qui, elle, mérite la porte.

Les travailleurs de l'École Normale Supérieure ne s'y sont pas trompés qui, après leur victoire et dans un juste retour de solidarité (organique, au sens de Gramsci mais aussi de Durkheim, et éthique au sens aristotélicien!), ont en assemblée générale dénoncé dans le conseil de discipline du 12 juillet non seulement une répression des élèves de l'École mais encore la répression du mouvement social lui-même. Cf. sur le site de Sauvons l'Université! le communiqué de presse de cette AG ainsi que différents courriers et textes de solidaires.

Une pétition a été lancée pour dire « non à la répression des élèves mobilisés contre la précarité à l'ENS ». Vous pouvez la signer ici. Le conseil de discipline vient de se tenir et s'il n'y a pas eu d'exclusion, les sanctions sont inégalement tombées et deux cas restent en suspens. Pour en savoir plus.

 

[1] Corpus y trouvera la réponse à son objection.

[2] « On s’est rendu compte que des personnes que l’on connaissait depuis des années, qui nous servaient à manger tous les jours ne faisaient pas partie de l’École », a déclaré un jeune professeur. cf. Basta!

 

Commentaires

Portrait de Bachibouzouk

Précédent à l'École Normale Sup'

Un mouvement de solidarité semblable a eu lieu en 1998 :

http://www.dailymotion.com/video/x8fjfu_19-janvier-1998-occupation-de-l-...

... qui connut un dénouement analogue après 5 jours de conflit :

http://www.dailymotion.com/video/x8fjoa_19-janvier-1998-evacuation-de-l-...

Bourdieu avait soutenu l'occupation de l'ENS

Bourdieu avait soutenu l'occupation de l'ENS en 1998, lui qui comme Granel était un ancien élève de l'ENS et qui a puissamment analysé le rôle des institutions scolaires, notamment des Grandes Écoles, dans la reproduction des élites. Preuve qu'on peut sortir de ces Écoles et s'en sortir : en comprendre et en dénoncer le fonctionnement (cf. Le Nouveau Capital).

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