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« L’avènement des nouvelles technologies invite à repenser l’école » (Michel Serres)

Portrait de Corpus

Première de couverture de "Petite poucette" de Michel Serres, 2012

Petite poucette: rencontre avec la dernière-née de l’histoire de l’Homme. Dans son dernier livre, Michel Serres décrit un être qui a vu le jour il y a quelques années seulement: petite poucette. La réflexion du philosophe, écrite dans un style fulgurant, qui tranche avec le ton sentencieux de nombre d’essais contemporains, invite à prendre toute la mesure d’un événement considérable: la naissance des nouvelles technologies.

L’US: C’est qui, la petite poucette?

Michel Serres: Il y a d’abord la vitesse avec laquelle elle envoie des textos, avec les pouces. Ce nom, c’est l’expression de mon admiration! Son âge? Entre 7-8 ans et, disons, 32-33 ans. C’est-à-dire qu’elle est née en un temps où existaient déja les nouvelles technologies. Ceux qui ne sont pas petite poucette vivent avec les nouvelles technologies, tandis que petite poucette vit dedans. À présent, petite poucette a grandi. Elle est entrée sur le marché du travail. Elle a fait des études supérieures, est devenue institutrice, professeure, et bientôt elle enseignera dans le supérieur. Son sexe ensuite: les femmes ont mieux réussi que les hommes à l’école ces demières années. Je l’ai moi-même largement constaté dans mes classes, et c’est à mes meilleures élèves, au féminin donc, que je rends hommage. Sa devise: pour la comprendre, il faut entendre au sens littéral maintenant comme main-tenant ... Poucette tient son ordinateur en main, c’est-à-dire le monde: les autres, les lieux, l’information. La devise de poucette ce pourrait être: «maintenant tenant en main le monde».

L’US: Et pour l’école, ça change quoi?

M.S.: À chaque fois que j’entre dans un amphi pour faire cours ... disons, par exemple, que je fasse cours sur la notion de «cacahuète»..., je me demande toujours combien d’étudiants sont allés la veille au soir taper «cacahuète» sur internet. Combien d’entre eux savent quelque chose de ce dont il sera question? Notre époque est celle de la présomption de compétence. Un médecin doit se le dire aussi: n’importe qui souffrant d’un «pet de travers» est en mesure d’aller voir sur intemet de quoi ce «pet de travers» est le symptôme et d’arriver chez le médecin avec tout ça en tête! Petite poucette est l’héroïne d’un moment qui n’a que deux équivalents dans l’histoire: le passage de l’oral à l’écrit, qui a bouleversé notre rapport au savoir; le passage de l’écrit à l’imprimerie, l’exigence d’une «tête bien pleine» faisant place à celle d’une «tête bien faite», pour citer Montaigne. De même, l’avènement des nouvelles technologies invite à repenser l’école.

L’US: Les nouvelles technologies forgent, à la lettre, un nouvel être humain. L’un des chapitres de Petite poucette s’ouvre sur le récit de la décollation de Saint-Denis, portant sa tête sous le bras ...

Quand j’étais en Terminale, en philo (je vous parle de la préhistoire, là), on nous disait que le sujet connaissant était composé de trois parties: la mémoire, l’imagination et la raison. À présent, avec les nouvelles technologies, poucette a sous la main des données par milliards de milliards: mémoire. Des images, il y en a aussi tant et tant mises à disposition: imagination. Quant aux raisonnements, ceux que l’ordinateur peut faire sont totalement inaccessibles à l’intelligence humaine. Bref, elle a la tête sous le bras. Alors, oui, ça a des conséquences sur la nature de l’homme. Il y a ce très beau livre de Stanislas Dehaene, Les neurones de la lecture. Et Dehaene demande: «mais qu’est-ce qu’ils foutaient les neurones de la lecture quand les hommes ne lisaient pas?». Eh bien, pour poucette, c’est pareil. Elle n’a pas les mêmes neurones que ses ancêtres.

L’US: Dans votre livre, poucette s’écrie, à propos de la connaissance: «Vive Boucicaut et ma grand­-mère»!

Oui, oui! Boucicaut, c’est l’inventeur du Bon Marché au XIXe siècle. Constatant que son chiffre d’affaires stagnait, il s’est dit qu’il fallait placer sur le chemin de ses clientes des produits qu’elles n’avaient pas prévu d’acheter mais qui pouvaient les intéresser: pour acheter des poireaux, grand-mère devait passer devant les soieries, et repartait ainsi avec des parures imprévues! C’est ce que les Anglo-Saxons appellent la serendipity, un concept que je traduis par «sérendipité». Cherchant un mot dans le dictionnaire, on rencontre un autre mot dont la découverte sera finalement plus importante. Les nouvelles technologies exigent ce genre de connexions, cette sorte d’errance.

Je m'arrête: il y a, à Paris, un projet pour concentrer, au nord, à l'université de Condorcet, un pôle de sciences humaines, et, parallèlement, au sud, à l'université d'Orsay, tout ce qui relèverait des sciences dures. De la pure barbarie! C'est en dialoguant avec les autres disciplines qu'on fait progresser la sienne. Puiser ailleurs... je me souviens d'après-midi passées avec des Sénégalais, des Vieux de mon âge, dans des villages de la brousse. On apprenait beaucoup l'un de l'autre sans parler la même langue... en séparant ainsi brutalement sciences humaines et sciences dures, la question devient: qui seront les cons d'Orsay?

L'US: Politiquement, ça change quoi?

L'argument majeur des ennemis de la démocratie a toujours été «ils ne savent pas». Ils disent en gros: «Comment ça? Matthieu, qui est prof de philo, et sa concierge: le même bulletin de vote? ». Sauf que la démocratie, c'est ça. Or, aujourd'hui, quel que soit le problème envisagé, il suffit d'un clic pour disposer d'informations et ça, c'est une nouveauté démocratique majeure. Combien d'oncologues m'ont dit en avoir plus appris sur le cancer du sein en allant sur un forum de femmes malades que dans leurs manuels de médecine? Aujourd'hui, tout le monde est épistémologue.

L'US: De façon plus générale, vous semblez éprouver pour poucette une tendresse qu'on serait en droit de ne pas partager: son égoïsme, sa violence...

J'ai 82 ans et vous 31. Le mot violence n'a pas le même sens pour vous et pour moi. Bien sûr, il y a la violence des rues, le chômage, je n’ignore pas tout ça. Mais au siècle dernier on a tué 150 millions de personnes. Tout autre chose que les milliers de morts des attentats terroristes… Alors franchement… Et puis poucette a la santé! Dans Temps de crises, je soulignais que le progrès considérable de la médecine avait créé une situation sans précédent d’un point de vue démographique. J’ai vu deux fois doubler la population mondiale: 2 milliards, puis 4 milliards, puis presque 8 milliards. Et poucette vit bien plus longtemps (au-dela de 80 ans). Pour rire: va-t-elle continuer de jurer fidélité pour 65 ans au moment du mariage? C'est vrai, il y a du désarroi, et nous autres, professeurs, sommes aux premières lignes de tout ça. Nos élèves ne savent pas où ils vont. À l'Académie Française, nous éditons, tous les vingt ans, un dictionnaire. Je connais bien les dictionnaires qui ont été édités depuis l'époque de Richelieu: d'une édition à l'autre, la différence se situe entre 3000 et 5000 mots environ. Alors tenez-vous bien, car entre le précédent dictionnaire et celui que nous allons bientôt éditer, la différence est de 37000 mots! C'est un peu une photographie des transformations que connaît notre temps, notamment en terme de métiers. Vous vous imaginez proposer à des élèves un texte de Sand portant sur des laboureurs? Poucette n'y comprendrait rien du tout.

L'US: Parlez-nous du projet que vous avez avec le mathématicien et philosophe Michel Authier: une œuvre plastique qui s'élèverait en face de la tour Eiffel...

Ce serait une manière de faire pièce, symboliquement, à une certaine conception du savoir et du pouvoir. La tour Eiffel c'est le pouvoir qui part de la pointe et aboutit à la base. Pareil pour la pyramide. L'espoir d'une nouvelle donne pour la démocratie, ce serait que tout parte d'en bas, avec une œuvre que chacun pourrait alimenter depuis la base. Pouvoir et savoir qui n'iraient plus de haut en bas, selon une loi dure comme le fer de la tour, mais de bas en haut. Démocratie je le redis, on a beau faire, les gens sont au courant.

Propos recueillis par Matthieu Niango

Pour l’US MAGAZINE – Supplément au n° 723 du 15 septembre 2012, p. 40-41.

 

Né en 1930, Michel Serres est philosophe et his­torien des sciences. Diplômé de l’École navale et de Normale Sup, il a enseigné longtemps en université en France et aux États-Unis, c’est un éminent membre de l’Académie Française.

Michel Serres est l'auteur de plus de cinquante essais et ouvrages philosophiques, scientifiques... Parmi les plus récents, aux éditions Le Pommier: 2001: Hominescence – 2003: L'incandescent – 2009: Le temps des crises – 2011: Habiter – 2012: Petite poucette.

Extrait:

« Michel Authier, concepteur génial, avec moi, son assistant, projetons d’allumer un feu ou de planter un arbre en face de la tour Eiffel sur la rive droite de la Seine. Dans des ordinateurs, dispersés ailleurs ou ici, chacun introduira son passeport, son Ka, image anonyme et individuée, son identité codée, de sorte qu’une lumière laser, jaillissante et colorée, sortant du sol et reproduisant la somme innombrable de ces cartes, montrera l’image foisonnante de la collectivité, ainsi virtuellement formée. De soi-même, chacun entrera dans cette équipe virtuelle et authentique qui unira, un une image unique et multiple, tous les individus appartenant au collectif disséminé, avec leurs qualités concrètes et codées. En cette icône haute, aussi haute que la tour, les caractéristiques communes s’assembleront en une sorte de tronc, les plus rares en des branches et les exceptionnelles en feuillages ou bourgeons. Mais comme cette somme ne cesserait de changer, que chacun avec chacun et chacun après chacun se transformerait de jour en jour, l’arbre ainsi levé vibrerait follement, comme embrasé de flammes dansantes » (Michel Serres, Petite poucette, Paris, éd. Le Pommier, 2012, 82 pages, p. 81).

Écouter Michel Serres parler, au micro d'Alain Finkielkraut (Répliques, France Culture, 08/12/2012), de L'école dans le monde qui vient:

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