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« Il faut honorer ses maîtres », Monsieur Bernard Stiegler !

Portrait de Critiquerongeuse

Bernard Stiegler au Forum d'Avignon 2010.

« Il faut honorer ses maîtres. À tout moment. Mais le meilleur moment pour le faire est certainement celui où tout un chacun, pour mieux marquer son empressement à suivre le cours des évidences, s’emploie à les déshonorer. »[1]

 

Belle intiative que l’organisation par Élisabeth Rigal et Alain Lestié d’un colloque à Cerisy-La-Salle sur Gérard Granel ! Un tel événement devrait contribuer à le faire mieux connaître d’un large public. Granel est un grand philosophe, moins renommé que ses contemporains Derrida, Lyotard ou Deleuze..., bien qu’il soit au moins aussi important qu’eux. Sans doute ce manque de réputation est-il en partie dû au caractère rebelle de Granel, peu médiatisable. Mais à cela vient souvent s’ajouter l’amnésie, ingrate, de ceux qu'il a influencés ou qui lui doivent leur carrière. C’est le cas de Bernard Stiegler que Granel a sorti de son trou quand il était en prison et que, après l’avoir formé à toutes les études, notamment philosophiques, il a mis en relation avec Jacques Derrida, son ami de l’École.

Mais apparemment, ce n’est pas là la version de sa réinsertion que Stiegler a confiée à Jean-Claude Raspiengeas de la Revue XXI interviewé ce matin sur France Info par Célyne Bayt-Darcourt. D’après J.-Cl. Raspiengas, en effet, Stiegler aurait reçu en prison le soutien de Derrida. Il ne fait aucune mention de Granel. Il est vrai que pour un philosophe soucieux de reconnaissance médiatique, bien que critique du psychopouvoir du marketing télévisuel, la gratitude n’est pas plus que la vérité historique une priorité ; aussi peut-on comprendre qu’il préfère taire le nom peu connu de Granel pour se réclamer directement de Derrida. Mais que vaut un homme qui trahit la mémoire de l’ami qui ne l’a pas oublié au fond de l’opprobre et qui aujourd’hui souffre à son tour d’un effacement immérité ? B. Stiegler, si sensible dans ses séminaires à l’inhumanisation médiatique, s'honorerait à réparer cette faute.

À moins que la faute ne vienne de France Info, car ce même matin cette radio nous a déplacé le Cap vert au Brésil, dans l’annonce du décès de Cesária Évora, et prédit un ciel bleu là où il pleut... Triste époque.


[1] Gérard Granel, « Le concept de forme dans Das Kapital », Apolis, T.E.R., 2009, p. 59. Texte d’une conférence prononcée à Toulouse, vers la fin des années 80, dans le cadre de deux journées d’études organisées par le Collège International de philosophie.

 

Jean-Claude Raspiengeas de la Revue XXI (au micro de Célyne Bayt-Darcourt, France Info le 18/12/11) à propos de son entretien avec Bernard Stiegler :
  • Length: 3:37 minutes (3.32 Mo)
  • Format: MP3 Stereo 44kHz 128Kbps (CBR)

Commentaires

Portrait de Le petit écouteur

Bernard Stiegler: Granel venait me voir au "parloir avocat"

Même source, mais autre son de cloche sur le rôle de l'ami Granel:

«J'ai pas été long, longtemps à déprimer dans cette taule. Au bout de très, très, très peu de temps, j'ai dit: "je vais lire, je vais écrire". Par ailleurs, j'avais de la chance parce que j'étais très ami avec un prof de l'Université de Toulouse, qui était un prof de philo, il s'appelait Gérard Granel, et il m'a contacté tout de suite, parce qu'il venait me voir au "parloir avocat",1 c'est ça qui est incroyable, et il avait obtenu le droit de m'apporter des livres

Extrait de l'interview de Bernard Stiegler par Hind Meddeb, publié par France Info le samedi 19 Avril 2014 à 06:10: « Bernard Stiegler, jamais dans la demi-mesure ». L'article est à lire sur le site de France Info, l'émission peut être écoutée ici:

1. « parloir avocat »: parloir réservé aux seuls avocats (du moins jusqu'au décret du 13 décembre 2000], dans lequel la conversation ne peut être ni écoutée ni contrôlée [Note de Politproductions].

Stiegler et Granel

Dans cet entretien (accordé à Philosophie Magazine il y a quelques mois) Bernard Stiegler se confie davantage sur ce qu'il doit au philosophe Granel ("il m'a aidé en tout"): «Bernard Stiegler. Quand on fait silence, "ça" commence à parler»

Grave erreur

Stiegler a souvent rappelé le rôle clé de Granel quand il fut en prison, dans de nombreux témoignages. Prendre prétexte que cela n'est pas dit dans une séquence de 3min37 sur France Info pour sortir l'artillerie lourde en le dénonçant de ne pas «honorer ses maîtres» est vraiment stupide et vous ridiculise. Sinon, ce Colloque autour de Granel est une très bonne nouvelle.

Amitiés. Cf.

Portrait de Critiquerongeuse

Pas de quoi rire

Pas vraiment de quoi rire, mon lieutenant. Vous savez, on n’est pas si stupide que vous le dites. On sait écouter plus longuement et des émissions plus relevées, et on sait lire aussi. Le problème est que le papier est conforme à l'audio, d'une part, et que par ailleurs le manquement est récurrent. On peut en effet lire dans le n° 16 de la Revue XXI (Utopie) : « Après son radical changement de vie, épaulé dans sa métamorphose par Jacques Derrida, qui fut son directeur de thèse, Bernard Stiegler a occupé des fonctions importantes dans des institutions influentes de “l’industrie culturelle” », etc. France Info avait bien fait son travail : pas un mot sur Granel. Silence radio encore dans la dernière émission de France Culture consacrée à Stiegler, soit le Hors-Champs de Laure Adler, le 12 décembre 2011. Derrida, a-t-il tenu à dire entre parenthèses (à 12’40 et sq – puisque vous aimez les minutes), est celui qui l’a accueilli à sa sortie de prison, qui lui a écrit en prison et qui l’a aidé y compris en écrivant une lettre pour garantir sa liberté conditionnelle. Plus loin, il fut son principal et même son premier inspirateur (21’47 et sq). Soit. Mais Granel ?

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de reprocher à B. Stiegler de ne pas rendre les bons comptes. Je trouve d’ailleurs incroyable qu’il accepte encore d’en rendre ou de répondre aux journalistes, telle Laure Adler, qui commencent par lui demander de retracer l’histoire de ses années 70 et de se justifier. Il s’agit plutôt de relever ce silence assourdissant à propos de Granel et de sa pensée. Encore une fois il ne se produit pas que chez Stielgler, mais il n’est absolument pas, ne vous en déplaise, rompu par les quelques mots de reconnaissance que vous évoquez et qui sont très marginaux et superficiels, que ce soit sur internet ou dans Passer à l’acte. On a parfois l’impression que Granel a été pour lui une sorte de visiteur de prison qui l’a mis en correspondance avec le SED du Mirail. S’il y a du comique dans cette affaire – ou du mécanique plaqué sur du vivant, et sans doute encore du refoulement, au défaut de l’esprit cher à Stiegler –, eh bien, voyez-vous, je crois qu’il est là. Cela dit, bien entendu, sans aucun mépris pour les visiteurs de prison. Simplement, il est évident que le rôle de Granel a été autre. Et pour m’en tenir à la même émission, je pense qu’il a dû se retourner dans sa tombe s’il a entendu Laure Adler et Bernard Stiegler se gausser des «indignés» et des résistants. Un débat sur le fond idéologique du bouillon de culture stieglerien devrait permettre de tirer tout cela au clair.

 

Rire des indignés, récupérer les "nuit debout"

Si "Laure Adler et Bernard Stiegler se [gaussent] des «indignés» et des résistants", ce dernier ne néglige pas de venir vendre sa tambouille théorique à "Nuit debout" (qui au passage rassérène les Indignés de la Place de la Puerta del Sol). Il s'en est justifié à "Radio debout" (le 26 avril 2016) en opposant à la prétendue thèse du marxisme classique selon laquelle c'était le prolétariat privé de savoir qui allait être la nouvelle force révolutionnaire, l'idée que ce sont les individus (ou des groupes d'individus, eh oui, exit les classes...) qui développent des savoirs en travaillant sur les machines, les partagent, les augmentent, etc., qui sont porteurs d'un processus de transformation (ce qui n'empêche pas BS de surdéterminer les pensées des individus par son bric-à-brac de concepts ("rigoureux", svp!) au nom de la Raison). On se demande quel livre de Marx a pu inspirer cette thèse et cette antithèse à B. Stiegler ("ancien marxiste" - et à son groupe de réflexion). Citons pour le coup Louis Althusser qui a très bien résumé le point de vue de Marx sur cette question au sujet des difficultés de lire le Capital.

« Lorsqu'on parle de la difficulté du Capital, il faut donc opérer une distinction de la plus haute importance. La lecture du Capital présente en effet deux types de difficultés qui n'ont absolument rien à voir l'une avec l'autre.

La difficulté n°1, absolument et massivement déterminante, est une difficulté idéologique, donc, en dernier ressort, politique.

Devant Le Capital, il y a deux sortes de lecteurs : ceux qui ont l'expérience directe de l'exploitation capitaliste (avant tout les prolétaires ou ouvriers salariés de la production directe, et aussi, avec des nuances selon leur place dans le système de production, les travailleurs salariés non-prolétaires); et ceux qui n'ont pas l'expérience directe de l'exploitation capitaliste, mais qui, en revanche, sont dominés, dans leurs pratiques et leur conscience, par l'idéologie de la classe dominante, l'idéologie bourgeoise. Les premiers n'éprouvent pas de difficulté idéologico-politique à comprendre Le Capital, puisqu'il parle tout bonnement de leur vie concrète. Les seconds éprouvent une extrême difficulté à comprendre Le Capital (même s'ils sont très « savants », je dirais : surtout s'ils sont très « savants »), parce qu'il y a une incompatibilité politique entre le contenu théorique du Capital et les idées qu'ils ont dans la tête, idées qu'ils « retrouvent » (puisqu'ils les y mettent) dans leurs pratiques. C'est pourquoi la difficulté n°1 du Capital est une difficulté en dernière instance politique.

Mais Le Capital présente une autre difficulté, qui n'a absolument rien à voir avec la première : la difficulté n°2, ou difficulté théorique.

Devant cette difficulté les mêmes lecteurs se divisent en deux nouveaux groupes. Ceux qui ont l'habitude de la pensée théorique (donc les vrais savants) n'éprouvent pas, ou ne devraient pas éprouver de difficulté à lire ce livre théorique qu'est Le Capital. Ceux qui n'ont pas l'habitude de pratiquer des ouvrages de théorie (les ouvriers, et nombre d'intellectuels qui, s'ils ont de la « culture », n'ont pas de culture théorique) doivent éprouver ou devraient éprouver de grandes difficultés à lire un ouvrage de théorie pure comme Le Capital.

J'emploie, comme on vient de le voir, des conditionnels (ne devraient pas..., devraient ... ). C'est pour mettre en évidence ce fait, encore plus paradoxal que précédemment : que même des individus sans pratique des textes théoriques (comme des ouvriers) ont éprouvé moins de difficulté devant Le Capital que des individus rompus à la pratique de la théorie pure (comme des savants, ou de pseudo-savants très « cultivés »). »
 

Louis Althusser, « Repères biographiques, avertissement aux lecteurs du livre I du Capital et rudiments de bibliographie critique », préface à Karl Marx, Le Capital (livre I), Paris, Garnier-Flammarion, 1969, p. 5-30.