La notion d'analyse, Actes du Colloque franco-péruvien, 1991, PUM 1992 (Recension de L'Œil de Minerve)

Soumis par Corpus le sam, 2015-03-28 20:08

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«Granel, G., Rigal, É., éds., Actes du Colloque franco-péruvien, « La notion d’analyse » Paris-Strasbourg-Toulouse, 30 octobre-6 novembre 1991, Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, 1992, 443 p., lu par Vincent Alain.

Heidegger rappelle que l’un des premiers emplois du verbe άnalύein [analuein, analyser] se trouve dans l’Odyssée. Pénélope, comme on le sait, tisse chaque jour et défait [analuein] chaque nuit son ouvrage. Comme l’écrit Jacques Derrida, analyser consiste à « délier et […] à dissoudre un lien »[1]. Dans ce livre, sobrement intitulé La notion d’analyse, Gérard Granel et Elisabeth Rigal nous invitent à dénouer certains des nœuds du discours analytique.

Cet ouvrage de 443 pages regroupe les actes d’un colloque franco-péruvien qui s’est tenu en 1991 aux Collège International de Philosophie et aux Universités de Strasbourg et de Toulouse.  Publié aux Presses Universitaires du Mirail, cevolume est composé de 21 conférences réparties en quatre sections : Ouverture, Approches classiques, Psychanalyses, Questions transversales. La richesse et la diversité des approches rendent bien entendu difficiles une recension exhaustive. Toutefois, il est possible de cerner quelques-uns des principaux enjeux : d’une part la volonté de croiser les approches philosophiques et psychanalytiques, d’autre part l’ambition d’établir la consistance de la notion d’analyse. Pourtant, celle-ci est-elle autre chose qu’un thème fourre-tout, qu’un concept-valise ? La pluralité des discours [d’Aristote à Hegel, de Husserl à Heidegger, de Descartes à Kant, de Leibniz à Russell], des pratiques [scientifiques, philosophiques, psychanalytiques] et des traditions [continentales et analytiques] rend, bien entendu, une telle entreprise périlleuse. Le titre même énonce une aporie : la notion d’analyse est-elle simplement univoque ? Pourtant, comme le note Jacques Derrida « pluraliser [une notion], c’est toujours se donner une issue de secours jusqu’au moment où c’est le pluriel qui vous tue »[2]. Cette difficulté principielle conduit à poser un double problème. D’une part, quel lien existe-t-il entre les diverses figures philosophiques de l’analyse [Aristote, Bergson, Husserl, Russell, etc.] ? D’autres part, quel rapport y a-t-il entre l’analyse des modernes [Descartes, Leibniz, Kant] et les diverses formes de psychanalyse [freudiennes, lacaniennes, phénoménologiques] ? La psychanalyse est-elle du côté de l’interprétation et de l’herméneutique ? Ou bien, est-elle à rapprocher du paradigme classique de la resolutio ? Comme l’écrit Jacques Derrida, « on serait tenté de penser que l’événement de la psychanalyse a été l’avènement, sous le même nom, d’un autre concept de l’analyse »[3].

Face à ces considérables difficultés, l’unité d’une méthode s’esquisse : celle d’une déconstruction de la notion d’analyse. Pourtant, si analyser consiste essentiellement à délier et à dénouer, la déconstruction elle-même n’est-elle pas en dernière instance l’ultime métamorphose de la méthode analytique ? Bref, la notion d’analyse se laisse-t-elle analyser ? N’offre-t-elle pas ce singulier spectacle de résister elle-même aux tentatives d’analyse ? »

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[1]Granel, G., Rigal, É., éds.[1992], Actes du Colloque franco-péruvien « La notion d’analyse », Paris-Strasbourg-Toulouse, 30 octobre-6 novembre 1991, Presses Universitaires du Mirail, p. 39.

[2] Ibid., p. 58.

[3] Ibid., p. 52.

 

Commentaire(s)

Compte rendu de La notion d'analyse, Actes du Colloque franco-péruvien, 1991, PUM 1992, par Jean-Marc Gabaude, Revue Philosophique de la France et de l'Étranger T. 183, N° 4 (octobre-décembre 1993), p. 762–765.

Le premier Colloque franco-péruvien de philosophie s’était tenu à Lima en 1989 sur la relation entre morale et politique. Les Actes de ce IIe Colloque sont publiés dans une collection qui se manifeste en ces termes : « Philosophica veut explorer ce qui fonde à la fois la singularité de la philosophie et sa pluralité. Par ses époques et ses figures déployées dans une histoire, ou par ses concepts dans lesquels cette histoire se “répète” ou s’engendre, la philosophie noue sans cesse un certain rapport avec la tradition, telle qu’elle est pensée au travers des textes. » Une telle intention est illustrée par le présent volume qui noue la psychanalyse à l’analyse philosophique plurielle. Alors que les Actes s’alignent souvent dans le désordre ou dans l’inégalité, ce volume se construit dans l’unité de ton argumenté et nourri de grands textes et dans les convergences. D’un bout à l’autre, l’analyse de l’analyse, dans la dualité de ses versants, apparaît comme enjeu de dis-solutions de paroles et de textes, notamment grâce aux rencontres transférentielles entre philosophes et analystes avec implication suggestive de références en langues grecque et allemande. A travers les diverses communications, l’intempestif s’actualise et c’est l’actuel plutôt que l’inactuel qui, analysé, devient intempestif. Trois séries d’analyses dans cet ouvrage collectif : exploration de la genèse et des péripéties historiques du concept d’analyse, c’est-à-dire de resolutio/compositio ; sens complexe, impact et difficultés du concept psychanalytique d’analyse ; quelques exemples transversaux de l’engagement de l’analyse dans une praxis. Philosophes le plus souvent invoqués : Aristote, Descartes, Kant, Hegel, Husserl, [763] Wittgenstein, Heidegger. Exemples de questions prégnantes : l’eidos, topographie des nœuds, cristallisation institutionnelle des discours, fécondité des malentendus.

Miguel Giusti montre que Hegel transforme le double jeu d’oppositions et de réciprocité d’implications analyse/synthèse et analytique/dialectique ; d’où une caractérisation de la dialectique dans sa relation à l’analytique chez Aristote et Hegel, non sans passer par Kant, en vue d’une discussion topique de la notion de rationalité prise entre modèle de scientificité et modèle plus faible.

Jouant sur les ressources de la langue, surtout de termes allemands, Jacques Derrida examine le concept éclaté d’analyse et les résistances à l’analyse tant philosophique que psychanalytique. Or, la psychanalyse ne peut gagner un concept unifié de la résistance ni par conséquent de l’analyse ni d’elle-même.

Jean-Toussaint Desanti analyse le sens des mots clés dans un texte d’Aristote (Métaphysique, ∆, 3). Gérard Granel, à travers un repérage tramé de nœuds et de maints modes de déliement, récuse comme privé de sens « le projet d’unification de tout discours pertinent sur le monde en un langage scientifique unique de type logico-analytique » (p. 101). Il décèle le nœud cartésien au point de rencontre des Métaphysiques (Λ, 8 et 9), du Livre de la sagesse (13) et du « “trésor mathématique” que Descartes avait amassé » (p. 95) ; détour, pertinemment lucide et délié, par Descartes dont Granel renoue les fils. Annick Jaulin examine comment l’analyse dissolvante de l’idée platonicienne — laquelle idée est une solution de facilité — conduit Arsitote à une « théorie de la démonstration et de la définition qui fait l’économie de l’idée » (p. 128). L’indémontrable aristotélicien, qui consiste en des axiomes, est également loin de l’anhypothétique puisqu’il admet la nécessité de l’hypothèse.

Francis Guibal dégage des analogies entre Kant et Bergson. Ce dernier n’en reste pas à la contestation de l’entendement analytique, car le fonctionnement opératoire de cet entendement est fluidifié par l’expérience vivante.

En titrant « De l’analyse phénoménologique comme démarche en zig-zag », Marc Richir part d’un texte de Husserl (Recherches logiques). L’indéterminité et la non-donation propres au phénomène s’opposent à l’ordre des déterminités logico-scientifiques et la dimension phénoménologique se rend inaccessible à l’analyse tout en étant son instance critique et son moteur. Le mouvement de la phénoménologie comme celui de l’art sont tels que du sens s’y crée. « L’analyse en zig-zag est vraiment la méthode phénoménologique elle-même… » (p. 150). Néanmoins, comprise comme herméneutique, l’analyse phénoménologique se pluralise et par là se relativise. En fonction de Husserl également, c’est la signification du rapport traditionnel entre la notion d’analyse et celle de fondement — d’où un rappel d’Aristote et de Descartes — que scrute Rosemary Rizo-Patrón. Aujourd’hui, la fondation, même à partir de Husserl, se transforme de point de départ fixe en un télos et une auto-responsabilité de la raison.

La communication d’Elsabeth Rigal, spécialiste notamment de Wittgenstein dont elle a renouvelé l’approche, suggère l’inanité des controverses au sein de la philosophie analytique, car les divers tenants de celle-ci s’appuient, les uns et les autres, sur le paragidme analytique, à savoir la méthode de l’analyse logique dont la charpente est la théorie de la [764] quantification. C’est alors radicalement qu’E. Rigal déconstruit l’ensemble des philosophies analytiques, lesquelles d’ailleurs, malgré leurs prétentions, ne sauraient se réclamer de Wittgenstein. Ce dernier, nonobstant quelques équivoques dans le Tractatus logico-philosophicus, s’opposa d’emblée à Russell et au paradigme analytique.

Alvaro Rey de Castro montre que Freud, tout au long de son œuvre, conçoit l’analyse en connexion avec le paradigme de la chimie. Selon Max Hernandez, si la psychanalyse tente de briser le cercle du langage, l’indicible requiert le métaphorique, d’où le recours à un conte inca publié en 1606. Aussi bien François Baudry souligne-t-il que la psychanalyse se fonde sur son rapport à ce qu’elle ne veut savoir. Il y a, chez Freud, remarque René Major, non seulement le concept d’inconscient mais aussi la notion de concept d’inconscient pour désigner l’équation symbolique inconsciente qui règle l’économie des échanges ; d’où une confrontation entre Freud, Lacan et lecture de Wittgenstein par G. Granel. L’oxymoron d’un concept inconscient et celui, avancé par Granel, d’une fiction réelle, par leur formation « doublement chiasmatique » (p. 263), opèrent un va-et-vient entre métaphore et concept. Jacques Félician considère que l’inscription (freudienne) et la non-inscription (lacanienne) historiales de la psychanalyse conjuguent actuel et intempestif et requièrent un travail constant de refondation ne pouvant « s’étayer que sur les signifiants qui métaphorisent le vide de la Chose » (p. 279). Eliane Escoubas étudie le rapport de l’analytique heideggérienne du Dasein avec la psychanalyse de Medard Boss d’après les Zollikoner Seminare (1959-1969). Or, comme ceux-ci s’établissent sur les fondements de Sein und Zeit — élan arrêté —, E. Escoubas complète la confrontation Heidegger/Freud en fonction d’autres textes de Heidegger. C’est ainsi que l’Œdipe freudien et l’Œdipe heideggérien de Sophocle sont, l’un comme l’autre, « figure de l’accès à la vérité » (p. 292) (à propos d’un autre courant de psychiatrie phénoménologique, cf. notre compte rendu de Henri Maldiney, Penser l’homme et la folie. A la lumière de l’analyse existentielle et de l’analyse du destin, Revue philosophique, 1992/3, p. 378). Renée Bouveresse esquisse un bilan du débat actuel sur le statut de la psychanalyse : les fidèles défenseurs de la scientificité et, en face, les réserves ou positions de repli d’I. Stengers d’une part, de Paul Ricœur d’autre part ; les critiques épistémologiques fondamentales d’Ernest Nagel, de Karl Popper et d’Adolf Grünbaum, menées de points de vue différents ; enfin, d’autres positions de repli avec l’intervention de plusieurs critiques, Wittgenstein, Cornelius Castoriadis, Henri Atlan et Renée Bouveresse elle-même qui conclut que Freud est « un philosophe caché […]. La théorie freudienne nous semble bien comporter ce que Popper appelle une intéressante psychologie métaphysique, dont il n’est pas exclu qu’elle puisse un jour devenir testable et dont le mérite reste d’être une théorie rationnelle et perfectible par la critique » (p. 322-323).

François Galichet étudie l’analyse en tant qu’objet du débat pédagogique au XXe siècle. Or, la controverse entre « analytique » et « global » s’embrouille et s’inverse ; afin de disséquer son ambivalence, F. Galichet opère un détour original par les Dialogues sur la religion naturelle de Hume (dans le tableau de l’opposition des méthodes analytique et globale, p. 330, nous préciserions, d’un côté, primat de l’écrit qui doit être lu et relu ; de l’autre côté, primat de la parole mais aussi de l’écrit rédigé pour être communiqué). Hume [765] se retrouve, cette fois avec Marx et Schumpeter, dans la communication de Fabien Grandjean, « Le nœud ontologique de l’analyse économique », surtout à travers les trois actes de l’économie moderne, histoire, construction théorique et critique de l’idéologie, cela avec le souci « d’affranchir l’analyse économique de la métaphysique » (p. 350).

Alfonso Ibáñez retrace le généreux marxisme utopiste du militant révolutionnaire José Carlos Mariátegui (1895-1930) qui associe matérialisme historique et idéalisme imaginatif et volontariste du mythe. Son socialisme intègre les traditions communautaires de la paysannerie indienne. Mariátegui est un précurseur à la fois de la philosophie de la praxis et du facteur subjectif de Gramsci, de l’utopie concrète d’Ernst Bloch et de la théologie de la libération d’un Gustavo Gutiérrez.

Selon Pepi Patrón, l’agir humain relève à la fois d’une philosophie pratique et d’une analyse du discours de l’action. Pour la première approche, une phénoménologie de l’action, P. Patrón se réfère à Hannah Arendt, Contition de l’homme moderne. La seconde approche part du Wittgenstein auquel nous devons « la vision du langage comme une activité » (p. 420) et elle aboutit à la théorie des speech-acts. H. Arendt est reprise dans la communication finale d’Etienne Tassin. Ce dernier confronte l’analytique existentiale heideggerienne et l’anthropologie politique arendtienne, non sans un partiel déplacement croisé de l’une et de l’autre. Avec H. Arendt, la question du sens du monde entend se substituer à celle du sens de l’être cependant que l’analytique politique de la pluralité des hommes — et non de l’essence humaine — « ouvre à une anthropologie politique de l’être-au-monde » (p. 443, in fine).

Jean-Marc GABAUDE (Doyen de la Faculté de philosophie de l'Université de Toulouse-Le Mirail en 1991)